LA MAISON VIDE – Laurent Mauvignier

La maison vide - Laurent Mauvignier
Laurent Mauvignier
LA MAISON VIDE
Éditeur : Éditions de Minuit – août 2025
EAN : 978-2707356758
4.5 out of 5 stars (4,5 / 5)
Ici, les meubles, les objets, les parfums, les demeures et les paysages projettent leur présence avec force pour structurer l’histoire d’une famille, d’un village et finalement d’une nation.
Certes ce récit reste une fiction, mais est-ce vraiment une fiction? Cette tragédie romanesque prend des accents d’une telle « réalité » qu’elle pourrait nous apparaître autobiographique d’autant plus que l’auteur s’exprime à la première personne pour construire son roman qui prend naissance sur un terrain historique bien réel.

Après une brève enquête, en écoutant sur YouTube le vainqueur du prix Goncourt 2025 et en relisant le prologue de l’œuvre en question j’ai cru comprendre que le narrateur et l’auteur de ce récit semblaient se superposer relatant l’histoire réelle mais aussi imaginaire de sa propre famille, véritable épopée reconstituée patiemment en restant à l’écoute des paroles émises par ses proches mais aussi grâce à « la maison vide » « emplie » de lettres, documents, objets et meubles divers revivifiant la mémoire d’un passé toujours présent.
Ainsi ce récit est, par conséquent, un roman « sensiblement » mais non véritablement autobiographique. Merveilleusement imaginé et documenté, il ne s’agit donc pas d’une pure fiction mais d’un travail d’orfèvre restituant une histoire familiale fragmentée par des silences que l’écrivain a rompu grâce à la puissance de son imagination.

Les personnages de cette reconstitution historique familiale, en partie imaginée, pourraient apparaître presque inconsistants, ils resteront pour le lecteur des silhouettes imprécises malgré leur personnalité prégnante et envoûtante même lorsqu’ils portent des fonctions honorifiques reçues par droit de succession et non nécessairement par ordre de mérite.
L’histoire les a placés sur leurs terres, dans leurs hôtels particuliers et/ou sur le « front » en fonction des réalités du moment.

La demeure des ancêtres du nouveau maître des lieux, est décrite brièvement dans ce récit, elle a survécu… et c’est elle qui révèle à son héritier, la tragédie des êtres humains qui ont investi ce domaine agricole dans les années qui ont précédé et suivi les deux premières guerres mondiales.
Délaissée par ses habitants partis pour un autre monde ; « la maison vide » reprend ses droits et ses souvenirs à la fin du 20ème siècle pour abriter, le temps des vacances, les descendants d’une famille autrefois dévastée par les guerres et les querelles sociétales.

Ce roman porte la trajectoire d’une histoire de France en territoire agreste et oublié suite et loin des évènements de la révolution française qui ont tracé notre chemin.
Mais cette histoire est aussi notre histoire, chacun…chacune trouvera en son sein « des valeurs » et « des contre-valeurs » qui nous appartiennent et que nous pouvons nous approprier quelle que soit notre notoriété.

Selon l’auteur, les humains de cette contrée semblent là pour habiter et promouvoir l’espace/temps en respectant des règles évolutives qui paraissent dépasser leur propre entendement et auxquelles ils obéissent ou qu’ils transgressent obstinément.

La question du libre-arbitre est de nouveau ici implicitement posée par l’auteur ainsi que les révolutions sociétales qui commencent à émerger – en France – avant la seconde guerre mondiale.

Peu d’actions sont décrites dans ce roman…elles sont simplement évoquées « par les éléments de réalité » qui les ont anticipées.
Les décisions, prises par les personnages, fortes de la conviction des ancêtres qui les ont précédés, échouent parfois face à la transformation des mœurs venant déstructurer le régime patriarcal sur lequel les aïeuls de « notre héritier » pensaient asseoir à tout jamais leur autorité.
Ces décisions suscitent des attitudes réactionnelles chez certaines personnalités inscrites dans le roman, attitudes qui sont par contre « photographiées » par Monsieur Mauvignier avec un réalisme qui ne manque pas de nous interloquer.

Le style de Monsieur Laurent Mauvignier s’apparente au roman historique, les mots choisis et sélectionnés par cet écrivain s’enchaînent se confrontent se disloquent comme sur le clavier d’un PIANO sans pouvoir totalement se rejoindre introduisant une musique lascive triste mais parfois dissonante voire stridente ; une musique propulsant le lent mouvement de la vie qui commence, s’arrête et se prolonge.

Cette œuvre majestueuse jouée sur un piano ancestral est un hymne à la Vie qui invite au respect quelle que soit la réalité des faits qui sont relatés.

Béatrysse Dartstray