MALAISE DANS LA CIVILISATION – Sigmund Freud

Malaise dans la civilisation - Sigmund Freud
Sigmund Freud
MALAISE DANS LA CIVILISATION
« Traduction inédite »
Éditeur : Petite bibliothèque Payot (767) – Septembre 2010
ISBN : 978-2-228-90570-1
5 out of 5 stars (5 / 5)
Freud, le père de la psychanalyse, restera – peut-être pour moi – un être fondamentalement humain figé dans le cadre d’une pensée dogmatique, inscrit à tout jamais sur la stèle des « irremplaçables » ; point de repère incontournable à travers l’espace/temps de la pensée contemporaine, c’est pourquoi cinq étoiles lui ont systématiquement été attribuées pour ce livre où cet initié s’est montré susceptible de faire preuve d’une étonnante et impressionnante humilité.

Fondateur de la psychanalyse (méthode d’investigation visant – entre autres – à étudier la signification inconsciente de certaines conduites humaines) Sigmund Freud – en ce livre – semble se résigner à observer l’humanité et son évolution à partir du schéma psychanalytique qu’il a imaginé et qui perdure encore à l’heure actuelle. C’est pourquoi, au cœur de ce recueil de pensées, tout en restant psychanalyste, Sigmund Freud endosse également (peut-être à son insu) le statut d’un éminent sociologue quelque peu désabusé !…

Je pense très sincèrement qu’il ne devrait pas m’appartenir de reconsidérer les travaux d’un homme qui nous a quittés depuis plus d’un demi-siècle et dont le savoir multidimensionnel ne saurait être discuté.

Alors me direz-vous pourquoi relire et de surcroît « mal écrire » ce qui pourrait être rédigé en lettres capitales et mémorables par la caste de ce qu’il est convenu de nommer les « êtres érudits »?

La réponse s’impose naturellement et souverainement : ce livre m’a tout simplement été conseillé par un Ami ; j’ai donc choisi de « replonger » au cœur d’un ouvrage que j’avais autrefois distraitement feuilleté. Or ce livre écrit en 1930 explore déjà le fondement de nos préoccupations sociétales actuelles.

Freud – qui a son époque – avait étonnamment pressenti l’absence de frontière entre l’être humain et la civilisation, entre l’élaboration du moi et celle de la société exprimait déjà son inquiétude concernant l’assise de la structure sociétale à venir.

Pour cet auteur, les frontières « du moi » ne seraient pas stables puisque selon lui le nourrisson aurait disposé d’un « moi primitif » régi par un sentiment de plaisir sans limites incluant la somme indifférenciée des éléments de proximité externes et/ou internes à lui-même.

De ce fait la toute première individualisation du « moi » se construirait par l’expérience de la confrontation à la réalité (la plupart des auteurs situent cet évènement à l’âge de 8 mois, lorsque le bébé se montre capable de reconnaître le visage de sa mère et réagit par des pleurs lorsqu’il aperçoit celui des étrangers se pencher au-dessus de son berceau.)

Toujours selon Sigmund Freud, l’individualisation initiale du bébé ne peut s’architecturer que par les stimulations naturelles diverses de déplaisir qui maintes fois répétées vont lui permettre de se détacher de cette masse des sensations initiales.

La naissance d’un monde étranger au nourrisson fonde et structure le « moi » de ce dernier par la perte du sentiment d’une plénitude infinie.

De même selon Sigmund Freud, la vie sociétale ne peut apparaître que par la différenciation et par le déplaisir qu’elle procure puisque l’expérience de la réalité (au stade adulte) aborde en premier lieu la notion de souffrance et de séparation au sein d’une communauté aussi bienveillante soit-elle.

Selon ce psychanalyste, les êtres humains auraient communément de mauvais critères de jugement, leurs rêves seraient faits de puissance, de richesse et de réussite. Ainsi lorsque les hommes et les femmes se comparent à leurs proches, la séparation pour certains, apparaît trop injuste et les pulsions agressives peuvent alors devenir incontrôlables.

Si la construction du moi initial s’est effectuée de manière harmonieuse, l’adulte aura la maîtrise de ses actes. Malheureusement, peu nombreux sont les êtres qui réussissent à dépasser le stade de la simple individualisation pour parvenir à une réalisation paramétrée par l’armature d’une éthique librement acceptée permettant d’exister avec force et conviction tout en surmontant pacifiquement les inégalités inhérentes à la nature humaine et à la société.

Dans l’ensemble, il convient malheureusement de le reconnaître, chacun évoque sa propre cause et la séparation qui n’était qu’une nécessité se transforme en arme de guerre semblant mouvoir les hommes, les femmes, les familles, les peuples et leurs états.

« Malaise dans la société » est un livre de fin de vie où l’espérance n’a que fort peu de place à jouer car Sigmund Freud rejette tout sentiment de religiosité pouvant œuvrer dans le sens d’une éthique à faire respecter et analyse l’acte de foi selon son propre schéma psychanalytique.

Dans cette perspective pessimiste l’être humain et la société qu’il élabore et dans laquelle il se trouve englué ne pourraient sans doute pas survivre puisque les hommes et les femmes pour la plupart d’entre eux ne seraient que des êtres à la recherche d’un plaisir illusoire.

Certains de ses amis « lui soufflaient pourtant à l’oreille » qu’il existe chez de nombreux individus un sentiment d’absolu, d’infini, un sentiment océanique qui ne les quitte pas et qui s’avère être indépendant de tout dogme religieux.

A leur écoute Freud endosse là encore « son costume » de scientifique averti et analyse ce sentiment océanique en le comparant au « moi » ancien du nouveau-né s’inscrivant au sein d’un bien-être indifférencié infini. Freud en déduit que certaines personnalités (dont il ne ferait pas partie) auraient gardé à proximité « du moi individualisé » le souvenir « d’un moi archaïque » tout puissant baignant dans un océan de béatitude et de paix.

La foi ainsi analysée pourrait selon Freud répondre à un désir nostalgique de retrouver l’extase du monde antérieur indifférencié du nouveau-né. Elle servirait de ce fait l’émergence des religions et/ou postérieurement à la consolation de leurs adeptes introduits au cœur de communautés aux contraintes dogmatiques parfois trop exhaustives.

Sans foi, sans paradigme religieux, Sigmund Freud se définit comme un être résolument Athé.

Cependant il semble pris d’un doute et nous révèle sans vouloir l’avouer l’espérance d’une « spiritualité » analysée selon lui (chez certains êtres) comme la réminiscence « d’un moi archaïque » pleinement satisfait.

Ce sentiment d’infinitude n’étant pas réellement reconnu par l’auteur de ce livre mais simplement diagnostiqué, je me range aux côtés de ses amis qui lui soufflaient autrefois à l’oreille l’expérience d’un sentiment d’éternité dont l’essence infinie traversant les âges pourrait nous rassembler à travers nos diversités.

Béatrysse Dartstray